IA canadienne · Analyse de la semaine

1,6 milliard pour une IA « souveraine »… qui dépend encore des nuages américains

Publié le 30 octobre 2026 · 11 min de lecture · Sources : Cabinet du premier ministre, Cohere, BetaKit, Microsoft, Osler

Le jeudi 29 octobre 2026, à Montréal, Mark Carney a annoncé que le gouvernement du Canada investirait jusqu'à 1,6 milliard de dollars dans Cohere, l'entreprise torontoise d'intelligence artificielle. Ce n'est ni une subvention ni un prêt : c'est une participation au capital. Les contribuables deviennent actionnaires d'une entreprise privée qui n'est pas inscrite en Bourse.

Le mot d'ordre est la souveraineté : une IA canadienne, qui garde les données d'ici sous contrôle canadien. Le paradoxe, c'est que Cohere s'appuie encore sur des infrastructures américaines. Le centre de données que l'argent public a aidé à financer en 2024 est bâti avec l'américaine CoreWeave, et Microsoft distribue ses modèles sur Azure. Or une loi américaine, le CLOUD Act, peut viser des données confiées à une entreprise américaine même lorsqu'elles sont stockées au Canada.

Voici ce que l'entente contient, ce qui change dans la phase suivante, ce qui reste secret, et ce que ça change pour vous.

La réponse rapide

Jusqu'à 1,6 milliard, versé par étapes, contre des engagements au Canada

L'argent : un investissement en capital pouvant atteindre 1,6 milliard de dollars, versé graduellement, par la Corporation de développement des investissements du Canada, une société d'État.

Le prix : la série E de Cohere vise jusqu'à 7 milliards de dollars canadiens et la valoriserait à 35,7 milliards. À ce prix, 1,6 milliard représenterait environ 4,5 % de l'entreprise, selon notre calcul ; le gouvernement n'a pas publié sa part.

Les engagements : au moins 1 000 emplois techniques et 1,7 milliard de dollars d'infrastructures informatiques au Canada d'ici 2030, et un siège social qui reste au Canada.

Le paradoxe : aujourd'hui, le calcul de Cohere passe en partie par CoreWeave et ses modèles par Azure, deux entreprises américaines soumises au CLOUD Act. La promesse pour la suite : des centres de données bâtis au Canada, dont l'exploitant n'est pas encore connu.

Ce que l'entente contient

Selon le communiqué du Cabinet du premier ministre, l'argent est versé graduellement, et Cohere doit rendre compte régulièrement de ses progrès. En échange, l'entreprise s'engage d'ici 2030 à :

Le gouvernement présente l'opération comme un investissement commercial, fait aux côtés d'investisseurs privés. Le tour est mené par le groupe allemand Schwarz, grand actionnaire d'Aleph Alpha, l'entreprise allemande avec laquelle Cohere achève sa fusion. Bell Ventures et Bullhound Capital entrent au capital ; Inovia, NVIDIA et Prosperity7, propriété de Saudi Aramco, remettent de l'argent (communiqué de Cohere ; BetaKit).

Une IA souveraine, sur des infrastructures américaines

Ce n'est pas le premier argent public versé à Cohere. En décembre 2024, Ottawa lui a accordé jusqu'à 240 millions de dollars, la première mise de sa stratégie de 2 milliards sur le calcul souverain pour l'IA, pour acheter de la puissance de calcul dans un nouveau centre de données au Canada (ministère des Finances). Ce projet de 725 millions est bâti avec CoreWeave, une entreprise américaine, ce que Cohere a confirmé à BetaKit. Le centre se trouve à Cambridge, en Ontario, et CoreWeave sert aussi OpenAI, Microsoft et Meta, selon The Walrus.

Côté distribution, Microsoft a fait entrer en décembre 2025 les modèles de Cohere, dont Command A, Embed 4 et Rerank, dans sa plateforme Foundry : ils sont offerts sur Azure (Microsoft). C'est une bonne vitrine commerciale. C'est aussi une IA « souveraine » vendue par un géant américain.

Pourquoi est-ce un enjeu ? Le CLOUD Act, adopté par le Congrès américain en 2018, s'applique à tout fournisseur de services soumis à la compétence des États-Unis, y compris pour des données conservées hors du territoire américain, explique le cabinet Osler. Le Canada et les États-Unis négocient depuis 2022 une entente encadrant ces demandes ; aucune n'est en vigueur. Le gouvernement fédéral le sait : son livre blanc sur la souveraineté des données et le nuage public cite déjà la FISA, une autre loi américaine de renseignement, parmi les risques pour les données confiées au nuage.

Le Canadian Shield Institute, un organisme de politiques publiques, a donné 2 sur 10 à l'aide de 2024 sur son échelle de souveraineté : selon lui, un centre bâti au Canada par une entreprise américaine laisse les données à portée des autorités américaines, et l'argent public finance une infrastructure étrangère. Une précision s'impose : aucune source consultée ne rapporte qu'une demande américaine ait visé des données de Cohere. Le risque est juridique ; il ne s'est pas réalisé à ce jour.

La phase suivante : des centres de données au Canada

L'entente de 2026 répond en partie à ces critiques. Elle oblige Cohere à garder son siège social au Canada, une exigence que le Canadian Shield Institute regrettait de ne pas voir en 2024. Surtout, Cohere s'engage à consacrer au moins 1,7 milliard de dollars à de nouvelles infrastructures informatiques au Canada d'ici 2030. Sa responsable de l'IA, Joëlle Pineau, a précisé à BetaKit que cet argent servira à bâtir des centres de données au Canada et à s'associer à d'autres fournisseurs de calcul.

Trois questions restent ouvertes. Qui exploitera ces centres ? Les fournisseurs américains en seront-ils exclus ? Et les clients européens seront-ils servis depuis l'Europe, comme Cohere s'y dit ouverte, notamment avec Stackit, le service infonuagique du groupe Schwarz ? Bell, présentée par The Walrus comme le fournisseur canadien d'infrastructure d'IA privilégié de Cohere, est aussi investisseur dans ce tour, par Bell Ventures. Le passage à une infrastructure sous contrôle canadien est donc annoncé ; il reste à le voir dans les rapports d'étape.

Ce qu'on ne sait pas

Pourquoi Ottawa le fait

Le mot du jour était souveraineté. L'annonce a eu lieu le premier jour du sommet Canada-Union européenne, que Mark Carney accueillait à Montréal, et le même jour que la première stratégie de sécurité nationale du Canada en 20 ans, qui range l'intelligence artificielle parmi les capacités essentielles, selon BetaKit.

Ottawa soutenait déjà Cohere : en 2024, jusqu'à 240 millions de dollars lui ont été accordés par le programme fédéral de calcul souverain pour l'IA, pour un centre de données. Et ce ne sera pas la dernière participation, a dit Evan Solomon à BetaKit : un fonds de 500 millions de dollars annoncé en juin, le Canadian Tech Growth Fund, doit aussi pouvoir prendre des parts dans des entreprises technologiques.

Toujours selon BetaKit, l'entente avec Cohere est probablement le plus gros engagement en capital jamais pris par le gouvernement canadien dans une entreprise technologique. La tendance dépasse le Canada : les États-Unis ont acheté 10 % du fabricant de puces Intel, et Ottawa a annoncé cet été son intention d'acheter une participation de 400 millions de dollars dans Teck Resources.

Les chiffres de Cohere

IndicateurValeurSource
Valorisation, septembre 20257 G$ USBetaKit
Valorisation visée, octobre 202635,7 G$ CA ; près de 36 G$ après financementCohere ; BetaKit
Série Ejusqu'à 7 G$ CA ; l'essentiel déjà obtenu, selon l'entrepriseCohere ; BetaKit
Revenus récurrents annuels+165 % en un an, à la fin du troisième trimestreCohere ; The Logic
Clientsenviron 300 entreprises, vingt fois plus qu'un an plus tôtThe Logic
Employésplus de 800BetaKit

Si elle se conclut, cette série E sera le plus gros tour de financement de l'histoire des jeunes entreprises canadiennes, selon BetaKit. Cohere n'a pas chiffré ses revenus en dollars.

Le pari, côté contribuables

Le pari peut rapporter. Si Cohere prend de la valeur, l'État en profite comme n'importe quel actionnaire : c'est la différence avec une subvention, qui ne rapporte rien. Et l'entente répond à un problème que le Canada connaît : Tenstorrent, autre champion de l'IA né à Toronto, a déplacé son siège en Californie en 2023, selon BetaKit.

Il peut aussi coûter. Une valorisation fixe un prix entre investisseurs à une date donnée ; elle peut baisser au tour suivant. Cohere se présente comme une solution de rechange aux géants américains comme OpenAI et Anthropic, beaucoup plus gros qu'elle. Et la société d'État qui portera la participation gère déjà, selon son site, des actifs comme Trans Mountain, le pipeline de l'État, et le Fonds de croissance du Canada.

Ce que ça change pour vous

Le bilan, sans parti pris

Ottawa achète à la fois une part d'une entreprise prometteuse et des promesses : un siège qui reste ici, 1 000 emplois, 1,7 milliard de calcul au pays. Le prix est connu ; la part exacte, les jalons et la façon de mesurer le succès ne le sont pas encore.

Sur la souveraineté, le compte n'y est pas encore : une IA présentée comme souveraine s'entraîne en partie chez une entreprise américaine et se vend sur Azure. La promesse de la phase suivante, des centres de données au Canada, est la bonne réponse, à condition qu'ils restent sous contrôle canadien.

Le vrai bilan se fera aux rapports d'étape et au prochain tour de financement de Cohere. D'ici là, une question reste ouverte : l'État devrait-il prendre des parts dans d'autres entreprises technologiques canadiennes, comme le promet le ministre Solomon, ou laisser ce risque aux investisseurs privés ?

Questions fréquentes

Combien Ottawa investit-il dans Cohere ?

Jusqu'à 1,6 milliard de dollars, sous forme de participation au capital, versée graduellement avec des rapports d'étape, selon le communiqué du Cabinet du premier ministre du 29 octobre 2026. Le placement passe par la Corporation de développement des investissements du Canada, une société d'État, selon le ministre Evan Solomon.

Quelle part de Cohere le gouvernement détient-il ?

Elle n'a pas été publiée. Si les 1,6 milliard étaient versés en entier à la valorisation annoncée de 35,7 milliards de dollars canadiens, la part serait d'environ 4,5 %, selon notre calcul.

Que doit faire Cohere en échange ?

D'ici 2030 : créer au moins 1 000 emplois techniques au Canada, consacrer au moins 1,7 milliard de dollars à des infrastructures informatiques au pays, garder son siège social et sa constitution en société au Canada, et investir dans des partenariats de recherche.

Peut-on acheter des actions de Cohere ?

Non. Cohere est une société privée : ses actions ne sont pas inscrites en Bourse. Une offre qui prétend vous en vendre avant une inscription en Bourse doit être vérifiée auprès de l'Autorité des marchés financiers.

Sur quels serveurs tournent les modèles de Cohere ?

En partie chez des entreprises américaines. Le centre de données financé par Ottawa en 2024 est bâti avec CoreWeave, une entreprise américaine, et Microsoft offre les modèles de Cohere sur Azure depuis décembre 2025. Pour la suite, Cohere promet 1,7 milliard de dollars d'infrastructures au Canada d'ici 2030, dont des centres de données à bâtir.

Qu'est-ce que le CLOUD Act, et pourquoi en parler ?

C'est une loi américaine de 2018. Elle s'applique à tout fournisseur de services soumis à la compétence des États-Unis, y compris pour des données conservées hors du territoire américain, selon le cabinet Osler. Des données hébergées au Canada par une entreprise américaine peuvent donc relever d'un mandat américain. Aucune source ne rapporte qu'une telle demande ait visé des données de Cohere.

Est-ce la première aide fédérale à Cohere ?

Non. En 2024, Ottawa lui a accordé jusqu'à 240 millions de dollars par son programme de calcul souverain pour l'IA, pour un centre de données, selon BetaKit.

Sources

Sources consultées le 30 octobre 2026. La part de 4,5 % est notre calcul. Aucun lien de cette page n'est rémunéré.

Avertissement et transparence

Cet article est une analyse d'information. Ce n'est pas un conseil d'achat ou de vente, ni une recommandation de placement.

Cet article a été préparé avec Claude, le modèle d'IA d'Anthropic, une entreprise concurrente de Cohere. Chaque fait a été vérifié dans les sources citées.

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